mercredi 29 novembre 2017

Journal de guerre

Le cercle de silence de Strasbourg
du jeudi 30 novembre 2017 est annulé

Le préfet du Bas-Rhin interdira les manifestations dans la grande île de Strasbourg pendant le marché de Noël. Le cercle de silence de Strasbourg du 30 novembre est donc annulé.

En échange, nous vous offrons de la lecture pour cette soirée, ou une autre. Nous attirons votre attention sur les points concernant la rétention administrative, qui a motivé l'origine des cercles de silence. Elle est une mécanique inhumaine, les développements qu'elle prend toujours davantage en sont la preuve. Elle doit cesser.

Ce qui suit est suscité par une accumulation jamais vue d'atteintes graves aux droits élémentaires des étrangers, et comporte de nombreux liens. Si vous n'en consultez qu'un, celui-ci est sans doute à la fois le plus proche et le plus révélateur : des mineurs africains abandonnés par la gendarmerie en haute montagne, un reportage de France Culture.1
Vous pouvez aussi demander l'arrêt des renvois en Afghanistan, l'arrêt de l'enfermement d'enfants en rétention, et donner à SOS Méditerranée qui secourt les embarcations en détresse dans la Méditerranée, devoir auxquels nos États faillissent.


Journal de guerre ?

Année 2017. Depuis août la France déconseille fortement à ses ressortissants de se rendre en Afghanistan. Simultanément elle y expulse par centaines des Afghans ayant parcouru à pied des milliers de kilomètres jusqu'ici dans le dénuement pour fuir ce pays. Sur un coup de tête sans doute ? Mais que voulez-vous : ils n'ont pu prouver aux autorités compétentes (en France, l'OFPRA) qu'ils entraient dans les critères des conventions de Genève leur ouvrant le statut de réfugié. Il est urgent de les renvoyer : entre la démagogie (Toute la misère du monde ! Appel d'air ! Pas vocation à… ! Il n'est pas raisonnable de… ! Humanité mais aussi fermeté !) et la vie des gens, nos dirigeants ont le courage des priorités. (Vous pouvez toujours signer la pétition demandant l'arrêt de ces expulsions.)

Les étrangers ne sont pas des ennemis. Nous sommes tous des êtres humains.


11 octobre 2017, France. Le préfet du Rhône est démis par le Gouvernement. Il n'avait pas décidé l'expulsion d'un Tunisien en situation irrégulière, placé en garde à vue pour un petit vol. Ce dernier avait été précédemment arrêté plusieurs fois, déclarant de fausses identités, mais jamais poursuivi pour aucune infraction. Deux jours après sa sortie de garde à vue, il assassinait deux jeunes femmes à la gare de Marseille. Un rapport ministériel a conclu à des dysfonctionnements à la préfecture. Depuis le renvoi du préfet, tous ses collègues se couvrent, émettant des Obligations de Quitter le Territoire Français (OQTF) en masse et, par suite, enfermant en rétention en masse. Début novembre, le nombre de personnes en rétention avait doublé et les Centres de Rétention sont pleins à craquer. Il n'y a pourtant aucun lien entre un séjour irrégulier et la préparation d'actes terroristes. Les fantasmes maintenant bien établis sont une machine folle : ils poussent les dirigeants à réagir avec éclat dès qu'un étranger est en cause, les accréditant en retour davantage.

Les étrangers ne sont pas des ennemis. Nous sommes tous des êtres humains.

6 novembre 2017. Une vedette des garde-côtes libyens intervient lors du sauvetage d'un canot en train de sombrer par le navire d'une ONG allemande. Son comportement meurtrier tue probablement cinq personnes. Une vidéo (2min) montre aussi aussi ces garde-côtes maltraiter les naufragés recueillis. Or avec notre argent, les États de l'Union Européenne financent et forment et soutiennent via l'agence Frontex les garde-côtes libyens pour les aider à rendre leur pays hermétique (encore 200 millions d'euros versés en février dernier). Ils saluent l'action italienne (voir la déclaration de fin de sommet du 28/08/2017) : l'Italie fournit à la Libye bateaux, matériel, assistance technique pour sous-traiter le travail sordide ; cette action qui empêche les gens de quitter l'enfer libyen (ici un récit, là un témoignage vidéo, 1min30) pourrait être contestée (lien en anglais) devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme.

Les étrangers ne sont pas des ennemis. Nous sommes tous des êtres humains.

9 novembre 2017. Auditionnée à l'Assemblée Nationale, La Contrôleure Générale des Lieux de Privation de Liberté Adeline Hazan demande l'arrêt du placement d'enfants en rétention : extrait de 90 secondes ici. La France a été cinq fois condamnée pour cela par la Cour Européenne des Droits de l'Homme. Que faisons-nous ? Intensifier ces enfermements pardi ! (plus de 200 en 2017), éventuellement en empêchant le passage devant le juge pour pouvoir agir illégalement. Vous pouvez toujours demander ici l'arrêt de ces enfermements. De façon générale, A. Hazan pointe de graves atteintes aux personnes, en rétention (extrait de 4 min ici ; et un reportage à l'intérieur d'un centre, grande nouveauté depuis que la loi autorise l'entrée des journalistes), et pointe l'inutilité du projet gouvernemental d'allonger celle-ci à 90 jours.

Les étrangers ne sont pas des ennemis. Nous sommes tous des êtres humains.

Nuit du 11 au 12 novembre 2017, col de l'Échelle, Hautes-Alpes. Hors de toute procédure, la police « reconduit » à la frontière italienne (route vers le col enneigé fermé à la circulation), à une heure du matin, des adolescents mineurs perdus dans la montagne et qui venaient d'être recueillis par des habitants, les exposant à la mort possible. Les habitants en cause et deux journalistes qui les accompagnaient sont convoqués immédiatement à la police et entendus pour « aide à la circulation et au séjour d'étranger en situation irrégulière ». Une des journalistes, Caroline Christinaz du Temps (Genève) est poursuivie pour ce délit, remet son téléphone portable avec code d'accès. Une partie de cette histoire est racontée dans ce reportage de France Culture. Il faut l'écouter. Cette histoire n'est pas une exception, mais un révélateur du fonctionnement administratif ordinaire où nous sommes parvenus.

Les étrangers ne sont pas des ennemis. Nous sommes tous des êtres humains.

12 novembre 2017. Le journal allemand der Tagesspiegel publie sur 50 pages la liste des 33293 personnes mortes en essayant de gagner un pays d'Europe, officiellement recensées depuis 1993. La guerre que nous menons aux étrangers tue en masse.

Les étrangers ne sont pas des ennemis. Nous sommes tous des êtres humains.

13 novembre 2017. La chaîne américaine CNN diffuse une vente aux enchères d'esclaves en Libye en août 2017, filmée en caméra cachée par sa journaliste Nima Elbagir. Les dirigeants français et européens feignent la surprise, s'indignent et promettent des actions (tout le monde sait depuis des années que pour les Africains subsahariens, la Libye est lieu de torture, de travail forcé, de rançonnement, de séquestration, d'assassinat, voir par ex. ce rapport de l'ONU ou cet article de RFI). Or ils financent et soutiennent la Libye pour qu'elle retienne les migrants, voir plus haut. Le haut-Commissaire de l'ONU pour les Droits de l'Homme témoigne d'« horreurs inimaginables » et déclare « inhumaine » l'attitude des dirigeants européens. Cet article du Monde le résume : la réalité nous donne le choix entre être complice d'esclavage, de torture, et changer d'attitude envers la migration. Le reste est de l'hypocrisie. (Et le Rwanda nous fait coucou à ce sujet.)

Les étrangers ne sont pas des ennemis. Nous sommes tous des êtres humains.

Mi-novembre 2017, Haute Garonne. Une femme porte plainte à la police pour violences conjugales. Une OQTF est immédiatement émise contre elle et elle est placée en rétention. Elle n'avait pas de titre de séjour. (Source : une avocate du barreau de Toulouse.) Sans titre de séjour, vous êtes à la merci de tout oppresseur, car vous ne pouvez porter plainte. Lutter contre la violence ou contre les étrangers, il faut avoir des priorités !

Les étrangers ne sont pas des ennemis. Nous sommes tous des êtres humains.

Novembre 2017, Calais. En l'absence de moyen légal pour empêcher les personnes voulant passer en Angleterre d'exister (hé oui), la police a l'ordre de leur rendre la vie impossible. Elle vole ou détruit leurs biens (tentes, sacs de couchage, chaussures —c'est illégal mais les victimes ne sont pas en état de protester), détruit leurs repas en cours de préparation, les pourchasse et déloge dès qu'elles s'abritent : voir des témoignages miniature ici, , , et un reportage de France 3 région ici. Des constatations semblables sont faites ailleurs en France.

Les étrangers ne sont pas des ennemis. Nous sommes tous des êtres humains.

19 novembre 2017. Devant l'accumulation dont ce qui précède n'est qu'un échantillon, la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme, autorité administrative indépendante, décide de publier au Journal Officiel une alerte brève et tranchante exposant « la multiplication des violations des droits fondamentaux des personnes migrantes observées sur le terrain et de certaines orientations des politiques migratoires envisagées par le nouveau Gouvernement ». France, c'est la honte !

Les étrangers ne sont pas des ennemis. Nous sommes tous des êtres humains.

20 novembre 2017. Le Défenseur des Droits Jacques Toubon « exhorte les pouvoirs publics à améliorer les conditions d’existence des mineurs non accompagnés présents sur le territoire et en particulier à leur assurer un accès inconditionnel aux biens de première nécessité et aux soins » (ça va bien jusque là : boire, manger, dormir !). En effet, de tels mineurs étrangers arrivent en nombre croissant ; la loi prévoit leur prise en charge par l'Aide Sociale à l'Enfance assurée par les départements, mais l'État refuse à ces derniers le financement pour le faire correctement. Cette question va devenir de plus en plus pressante, et conduit à des actions de suppléance comme celle-ci. On peut lire à ce sujet le livre de rêves et de papiers, de Rozenn le Berre, livre qui fait rencontrer ces enfants et adolescent(e)s souvent incroyables et la mécanique étatique face à eux. Un exemple de cette mécanique : « votre récit (Libye, bateau, naufrage etc.) est stéréotypé, votre posture d'ensemble est en décalage avec votre âge prétendu ; vous mentez donc. Dégagez. »

Les étrangers ne sont pas des ennemis. Nous sommes tous des êtres humains.

25 novembre 2017. Après trois récents gros sauvetages, l'Aquarius, financé par des dons, a sauvé d'un coup 421 personnes en Méditerranée. La veille, l'Italie lui donnait l'ordre de ne rien faire face à deux autres embarcations en détresse dans les eaux internationales, pour laisser les garde-côtes libyens… ramener les occupants en Libye. Vous pouvez donner à SOS Méditerranée qui effectue ce travail de sauvetage que nos États devraient assumer.

Les étrangers ne sont pas des ennemis. Nous sommes tous des êtres humains. C'est simple pourtant !

On peut lire également le récits de rescapés de cette guerre, rencontrer ces vies : celle d'un jeune Guinéen, celle d'un jeune Malien. Écouter les témoignages des associations qui les côtoient, ici auditionnées à l'Assemblée Nationale (vidéo). Voir comment l'accumulation de mensonges sur les migrations durant des décennies a produit tout cela, créé ces « ennemis », ou encore ce genre de situation et de réaction pseudo-raisonnables, qui sont insupportables.

Nous pourrions continuer sans fin ce journal. En France particulièrement, nous le constatons, le gouvernement d'E. Macron accélère la guerre contre les migrants, sous un discours mensonger de « raison » et d'« humanité ».

Si nous ne le demandons pas, il n'y a aucune raison que ça s'arrête. Demain sera pire. Sans cesse.

Qui voulons-nous devenir ? Quel monde voulons-nous construire ?


1Nous ajoutons cependant un bémol sur un unique point de l'intervention de François Sureau à la fin. Il oppose « immigration d'asile » et « immigration économique ». Les motifs de migrations sont divers et entremêlés, souvent graves. Certains relèvent de l'asile, au sens juridique précis qu'ont créé les Conventions de Genève de 1951. Toutefois, c'est un mensonge de faire croire que la réalité est modelée par nos concepts et que se distinguent clairement deux immigrations : « asile » (que nous aurions devoir d'accueillir) et « économique » (pas raisonnable ou bien avec parcimonie etc.). L'OCDE souligne récemment le danger de ce mensonge. Il entretient de fausses représentations (l'asile n'est pas numériquement essentiel, il représente une petite minorité de l'immigration), et la guerre sans fin que nous croyons devoir mener aux étrangers.

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